dimanche 11 décembre 2016

Incipit









Aujourd'hui, le mot incipit (du latin incipio, is, ere : « commencer ») désigne les premiers mots d'un texte. Selon une tradition hébraïque reprise dans le christianisme, l'incipit donne son titre au document. Un incipit permet d'introduire une histoire dans un contexte (“contextualiser” comme on dit sur France Culture !...). Il donne le cadre spatio-temporel (!) et des informations de base comme: 
-caractéristiques physiques et mentales, -lieu, -comportements (des animaux ou des personnages) -le temps, l'année –etc...
Ainsi le lecteur dispose de suffisamment d'éléments pour se plonger dans l'intrigue. L'incipit est un moment essentiel où il s'agit d'introduire le lecteur pour lui donner envie de continuer.
Ainsi, en hébreu, les livres de la Bible sont désignés par leur incipit. Par exemple le premier livre s'appelle Bereshit, c'est-à-dire commencement, premier mot de la Bible : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre...»
 



La première phrase d'un roman, c'est tout un art. Elle doit nous happer, nous intriguer, bref nous donner le goût de lire la deuxième ! Certaines premières phrases sont devenues des classiques. Voici, à l’unanimité, la plus célèbre:

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. (Marcel Proust, Du côté de chez Swann)

Et celle-ci, presque aussi connue :

Aujourd'hui, maman est morte. (Albert Camus, L'Étranger)

Dans un genre tout à fait différent :

DOUKIPUDONKTAN, se demanda Gabriel excédé. (Raymond Queneau, Zazie dans le métro)

Une des plus célèbres, dans A tale of Two Cities de Charles Dickens :
It was the best of times, it was the worst of times.

dont voici la suite :
It was the best of times, it was the worst of times; it was the age of wisdom, it was the age of foolishness; it was the epoch of belief, it was the epoch of incredulity; it was the season of Light, it was the season of Darkness; it was the spring of hope, it was the winter of despair; we had everything before us, we had nothing before us; we were all going directly to Heaven, we were all going the other way.


Celle-ci également est très appréciée :

Mrs. Dalloway said she would buy the flowers herself. (Virginia Woolf, Mrs Dalloway)



Nous avons failli en oublier une, vraiment classique, très succincte et universellement connue :

Call me Ishmael. (Herman Melville, Moby Dick)


À l'opposé, une phrase est reconnue pour être une des pires, l'archétype même du cliché, celle de ce pauvre Edward Bulwer-Lytton (un écrivain anglais du XIXème siècle), rendue célèbre par ce cher Snoopy (dont toutes les tentatives littéraires commençaient toujours par ces mots, et se soldaient toutes par des échecs!) :

It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents, except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the house-tops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness.






_______

Une devinette, pour terminer - et ce sera l'excipit de ce billet ?...). Quel roman commence ainsi ?

Colin terminait sa toilette.





samedi 10 décembre 2016

NORGE. Crime et châtiments








Crime et Châtiment



Il avait pris l'habitude de ne plus répondre
Et quand on l'interrogeait,
il se donnait simplement l'air d'une poule qui va pondre.
Il avait pris l'habitude de ne plus se défendre
Et quand on l'accusait,
Il se donnait simplement l'air de quelqu'un sous qui la terre va se fendre.
Les choses les plus sérieuses, il semblait vraiment s'en
amuser.
Et allait jusqu'à sourire devant les guichets et dans les musées.
Evidemment, cette façon de faire devait lui attirer des ennuis,
Rien n'est insupportable comme quelqu'un qui sourit jour et nuit.
Evidemment, ce qui devait arriver est arrivé
Et un jour, il s'est éveillé en prison avec les deux pieds rivés.
Evidemment, il n'y avait pas de raison de l'en faire sortir
Puisqu'il n'y avait pas eu de raison de l'y faire entrer.
Voilà ce que c'est, Messieurs-dames, de sourire
Quand les autres ne savent pas pourquoi vous souriez....



NORGE



...Voilà ce que c'est, Messieurs-dames, de sourire
Quand les autres ne savent pas pourquoi vous souriez....



vendredi 9 décembre 2016

PROUST. Un amour de Swann, l'incipit






___

À MONSIEUR GASTON CALMETTE

Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance.
Marcel Proust.



COMBRAY

I



Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c’est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.


Marcel Proust
Du côté de chez Swann 
(1913)





jeudi 8 décembre 2016

Simone de Beauvoir nue!



{ Déjà publié en 2010 sur l'ancien blog. Ajout de l'interview du photographe Art Shay }





Philosophie magazine. En voilà un bel objet ! Un magazine tout en plaisirs pour l’œil et les neurones. À la une, le visage clair-obscur d’une nymphette médiévale, pour vous remémorer qui vous savez.
Illustration : le numéro de juin 2010.
«Crois-moi, démon aux éruptions tapageuses et infernales ! les grands événements, ce ne sont pas nos heures les plus bruyantes, mais nos heures les plus silencieuses.» dit Nietzsche.

Oui, un beau magazine. À la page de l’édito, même le rédacteur en chef (Alexandre Lacroix) a de la gueule, c’est tout dire. Il a même trouvé le moyen de montrer sa belle bouille dans un petit encart en haut à droite. Pas pour rien qu’il a reçu le prix : «Élu magazine de l’année 2010». Quand la philosophie séduit, qui se plaindra ?

Mais le propos est ailleurs. Dans chaque numéro, une page recto verso en fin de magazine est consacrée à quelques jeux et tests divers fort intéressants. Exemple : envoyer une légende en rapport avec une photo ou un dessin. Le mois dernier, la photo à légender était celle de Simone. On se souvient des étranglements offusqués de la gôôche germanopratine après que le Nouvel Obs sacrilège l’a mis en couverture de son numéro du 3 janvier 2008 ! « Touche pas à ma Simone ! »

Art SHAY.
Simone de Beauvoir. Chicago 1952 .

Les légendes retenues sont savoureuses. Les gagnant(e)s sont :
 1er : « Le deuxième sexe a bon dos, ne baissons pas les bras ! » Michèle Birgi.
2ème : « On a beau voir, on n’en croit pas ses idées. » Albert Woda.
3ème : « La postérité regarde toujours derrière. » Véronique Riffault
Frédéric Thellery.
pspour notre part, sexistes incultes, nous préférons la 2ème à la 1ère !


Annexe : 


L’histoire de la photo narrée au Nouvel Obs par Art Shay

Contacté par Le Nouvel Observateur, Art Shay, le photographe américain qui avait réalisé le portrait de Simone de Beauvoir nue, publié en couverture du Nouvel Obs du 3 janvier, nous raconte l'histoire de ce cliché.

"Un compte-rendu détaillé des circonstances dans lesquelles j’ai pris cette photo est relaté dans le livre de Hazel Rowley, sorti l'année dernière, "Tête à Tête"… Au sens strict, oui cette photographie a été "volée", au sens où vos féministes l’entendent.
Resituons le contexte : mon ami Nelson Algren était contrarié parce que son appartement loué 10 dollars par mois n’avait ni baignoire ni douche. Aussi me demanda-t-il un endroit pour que Madame (en Français dans le texte, ndlr), puisse se baigner ou se doucher. Il m'avait prévenu avec humour qu’une "Frenchy", comme il disait, fermait rarement la porte de la salle de bains, spécialement celle de son appartement dont la charnière était cassée. J'ai emprunté les clefs de l'appartement d'une jeune femme que je connaissais, qui me les laissa sous le paillasson. Je suis passé prendre Simone chez Nelson et je l'ai conduite, à environ 15 minutes vers le nord, jusqu’à l'appartement de mon amie. A l’aller, comme sur le chemin du retour, elle m'a questionné de façon très directe sur mes activités de mari et de père de famille. Etais-je fidèle? Est-ce que j'aimais ma femme? "Est-ce que Nelson a tenté de séduire votre femme?" (A cette époque Nelson séduisait beaucoup de femmes, mais pas la mienne). Je lui ai demandé si elle, elle était fidèle à Jean-Paul Sartre lorsqu'elle était en France, et fidèle à Nelson lorsqu’elle était à Chicago. Elle a rétorqué, "vous êtes un très bon reporter, jeune homme". Mais elle n'a pas répondu.
En tant que jeune photographe de Life Magazine, j’avais toujours mon Leica avec moi. Ce jour ne faisait pas exception. Vous devez comprendre que pour moi, Madame n'était pas "une institution" à cette époque, mais principalement une maîtresse étrangère de mon ami, un homme qu'elle appréciait surtout pour le plaisir qu'il lui prodiguait, bien plus épanouissant que les relations sexuelles qu’elles avaient alors en France. Nelson m'a également raconté (comme l'a rapporté Bettina Drew dans sa biographie de Nelson, "A Life on the Wild Side"), que le seul livre de cette "famous Madam" qu'il avait lu était le seul édité en Anglais à l’époque : "L’éthique de l’ambigüité"… et avait ajouté : "lire ça, c'est comme mâcher du carton. Si tu en comprends le sens, envoie-moi une carte postale". Comme d'habitude, Nelson plaisantait.
Il est important de préciser à votre lectorat féministe qu'Algren était l'un des premiers défenseurs des droits de la femme. C’est là, dans ce même appartement sans salle de bain, au 1523 Wabansia, que Simone lui montra ses premières notes sur le "Deuxième sexe". La seule critique de Nelson c’était qu'elle avait pratiquement ignoré les courageuses femmes américaines qui avaient rejoint très tôt le combat : Sojourner Truth – l'évangéliste noire née en 1797… Elizabeth Candy Stanton… Susand B. Anthony… Ida B. Wells… Margueret Sanger… (la pionnière du contrôle des naissances)…Il a ainsi appris ou enrichi les connaissances de Simone de Beauvoir sur les premiers combats pour les droits des femmes aux Etats-Unis. "J'ai dépensé une fortune pour lui envoyer ces trucs", se plaignait-il.
Donc je me trouvais là, photographe stagiaire de Life Magazine (initialement embaucher pour porter les sacs et rédiger les légendes), quand j'ai vu Beauvoir émerger du bain et se coiffer devant le miroir. J'ai pris rapidement deux ou trois clichés et elle a entendu le déclic. "Vous êtes un vilain garçon", a-t-elle dit, mais sans pour autant fermer la porte ni me demander d'arrêter de prendre des photos… Le cliché que vous avez publié est pour moi le meilleur de tous. Je peux comprendre l'utilisation par votre magazine de Photoshop pour corriger le galbe des jambes – mais je pense que cela n’ajoute rien, bien au contraire, à la fraîcheur de l’original. Ceci étant dit, je reconnais la nécessité de retoucher les images pour une couverture. Cette photo est l'une des favorites des collectionneurs qui achètent mes clichés à Chicago. 
J'ai parlé à Nelson des photos de Simone mais il semblait plus intéressé par le fait de savoir si oui ou non elle avait tenté de me séduire. Je suppose que j'ai été négligeant en omettant d’envoyer un tirage à "Madame", mais je travaillais 7 jours sur 7 et, je crois, en y réfléchissant, que je redoutais de mettre Nelson en colère si je la publiais ou si je lui envoyais à elle et pas à lui. Rapidement, j'ai oublié cet épisode. Quand j'ai retrouvé les négatifs, sur lesquels il y avait également un portrait d'elle dans une librairie, publier cette photo n’avait alors aucune valeur marchande. En fait, je n'en ai pas fait d’agrandissement durant des années, parce que le rouleau de planches contact et les négatifs avaient été perdus dans une inondation de notre maison dans l'Illinois. Mais j'avais tiré deux photos sur un plus grand film, un Rolleiflex, et donc j'avais d’autres négatifs… Je sais que Nelson a envoyé à Simone un de ces doubles portraits. Rétrospectivement, je réalise que mon emploi du temps surchargé de l’époque m'a fait rater (ainsi qu’à vous) une formidable séquence : Nelson a continué à m'inviter avec ma femme pour des weekends dans sa villa à Miller Beach, où Simone résidait de temps en temps. Si j'avais pu m'y rendre, j'aurais peut-être pu les photographier tous les deux nus. Pour moi, c’est l’inverse de ce que chantait l'amie de Simone, Edith Piaf : "Je les regrettes…"(ndlr : en français dans le texte)
Pour l’anecdote, dans les pages 136-137 de mon nouveau livre, "Chicago's Nels Algren", j'ai montré Nelson frappant un sac de boxe, ses muscles abdominaux saillant. J'ai noté quelque part: "Madame disait que les muscles de mon ventre lui rappelaient ceux de Marcel Cerdan" se vantait Nelson en parlant de Beauvoir. Et il ajoutait fièrement, "j'aurais tenu peut-être deux rounds contre Cerdan".
Comment les collectionneurs de photos réagissent à la photo? Avec enthousiasme. Je suis connu dans le photojournalisme pour avoir été le premier paparazzo à photographier la mafia dans 15 villes et couvert 55 histoires criminelles pour les magazines Life, Time, Fotrune et Sports Illustrated. Un court article dans Life, écrit par son plus grand journaliste spécialisé dans les faits-divers, Sandy Smioth, a dit: "Art Shay a du cran". L'écrivain Garry Wills a écrit dans une préface de mon livre "Album for an Age" : "Mon admiration va tout d'abord au talent et au courage de Shay qui n'ont jamais faibli. Comment cela se pourrait-il ? Regardez juste ses photos."
Ma fille aînée est avocate, c’est une ardente féministe, qui sollicite mon propre éditeur afin qu’il publie un livre qu'elle a coécrit et qui s’appelle: "Le guide des droits légaux pour les femmes".
Elle n’estime pas que j’ai à m'excuser auprès de quiconque pour mon travail et moi je pense la même chose.
Invitez vos lecteurs à voir le tirage original et bien d'autres de mes photos à mon exposition à la Galerie Albert Loeb, rue des Beaux Arts, qui s'ouvre le 22 avril et qui dure jusqu'au 28 mai."

Art Shay

mercredi 7 décembre 2016

La Fontaine. Le Lion et le Rat suivi de La Colombe et la Fourmi





Le Lion et le Rat

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d'un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un Lion d'un Rat eût affaire ?
Cependant il advint qu'au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.






________________________________
Deux morales dans la même fable que chacun aujourd'hui encore connait par cœur. Sacré La Fontaine !
A l'origine, comme de coutume, il s'agit d' une fable d'Ésope, Le Lion et le Rat reconnaissant. Le thème fut repris par Marot dans son Épître à Lyon Jamet.
Le même thème de l'entraide est exposé dans la fable qui suit :










La Colombe et la Fourmi

Le long d'un clair ruisseau buvait une Colombe,
Quand sur l'eau se penchant une Fourmi y tombe.
Et dans cet océan l'on eût vu la Fourmi
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La Colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la Fourmi arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe un certain Croquant qui marchait les pieds nus.
Ce Croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu'il voit l'Oiseau de Vénus
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu'à le tuer mon Villageois s'apprête,
La Fourmi le pique au talon.
Le Vilain retourne la tête :
La Colombe l'entend, part, et tire de long.
Le soupé du Croquant avec elle s'envole :
Point de Pigeon pour une obole.


Jean de la FONTAINE
Fables XI & XII du Livre deuxième, 1668


________________
Vocabulaire :
Croquant : gueux, misérable, qui n’a aucun bien, qui en temps de guerre n’a pour toutes armes qu’un croc. Les paysans qui se révoltent sont de pauvres croquants.  (Fur.)
Vilain : dans le vieux langage, signifiait un roturier, un paysan. 
Tirer de long : signifie s’enfuir. (Fur.)






...On a souvent besoin d'un plus petit que soi...




Labyrinthe du château de Chenonceau

                               ...Patience et longueur de temps...




Piet Mondrian
... Font plus que force ni que rage.



mardi 6 décembre 2016

NIETSZCHE. Le gai savoir, extrait




"Entends-je encore ? Serais-je tout oreille, rien qu'oreille et plus autre chose ? Me voici au milieu de l'incendie des vagues, dans le déferlement de ces langues blanches qui montent me lécher les pieds ;… de tous côtés la mer hurle et menace, crie, stride contre moi, tandis qu'au plus profond des fonds le vieil ébranleur de la terre chante son air sourd comme un mugissement de fauve et bat la mesure de son chant à un tel rythme sismique, que ces monstres de rocs qui s'effritent ici sentent eux-mêmes leur cœur sauter dans leur granit. C'est alors que, soudainement, né du néant, surgit aux portes de ce labyrinthe infernal, à peine à quelques brasses de moi,… un grand voilier qui va glissant, silencieux comme les spectres. Ô fantomatique beauté ! Quel enchantement s'empare de moi ! Quoi ? tout le silence, tout le repos du monde se sont embarqués ici ? Mon bonheur est-il vraiment là, assis à cette place paisible, mon moi plus heureux, mon second moi, éternisé ? Ni déjà mort, ni encore vivant ? Serait-ce un être intermédiaire, un de ces esprits contemplatifs qui glissent et planent en silence ? Semblable à ce navire aux voiles blanches qui va courant sur la mer obscure comme un immense papillon. Ah oui ! planer au-dessus de l'existence ! C'est cela ! Voilà ce qu'il faudrait !… Mais quoi ! le vacarme des eaux me plongerait-il dans le délire ? Tout grand bruit a pour résultat de nous faire placer le bonheur dans le silence et le lointain. Lorsqu'un homme se trouve au milieu de son bruit, au milieu du déferlement de ses projets et de ses contre-projets, il lui arrive parfois de voir passer auprès de lui des êtres paisibles et féeriques dont il envie la retraite et le bonheur : ce sont les femmes. Il n'est pas loin de songer alors que son meilleur moi demeure là-bas, auprès d'elles ; qu'en ces endroits silencieux le pire fracas du ressac se transforme en calme de tombe et la vie elle-même en un rêve. Pourtant ! pourtant !  Noble rêveur, il y a sur les beaux voiliers bien du bruit et bien du vacarme, et du vacarme, hélas, le plus mesquin ! Le charme de la femme, son effet le plus puissant, c'est, pour parler le langage des philosophes, une « actio in distans », une action à distance : et cet effet nécessite avant tout précisément… une distance !"

Nietzsche 
in Le gai savoir 
Les femmes, leur effet à distance.


Traduction : Alexandre Vialatte*
*Lorsqu'il découvre Franz Kafka en 1925, lors de la parution de son roman Le Château, il entreprend immédiatement de traduire et de faire connaître l’écrivain encore inconnu, qu'il considère pour partie comme un humoriste. Vialatte restera traducteur d'allemand, traduisant jusqu'en 1954 une quinzaine d'auteurs parmi lesquels Nietzsche, Goethe, Brecht, Thomas Mann, Hugo von Hofmannsthal, Ernst Ludwig, Gottfried Benn.





...il lui arrive parfois de voir passer auprès de lui des êtres paisibles et féeriques dont il envie la retraite et le bonheur : ce sont les femmes. 


lundi 5 décembre 2016

ELUARD. Je te l'ai dit






Je te l'ai dit


Le poème dit par S.Reggiani



Je te l'ai dit pour les nuages

Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer

Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles

Pour les cailloux du bruit

Pour les mains familières

Pour l'oeil qui devient visage ou paysage

Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur

Pour toute la nuit bue

Pour la grille des routes

Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert

Je te l'ai dit pour tes pensées pour tes paroles

Toute caresse toute confiance se survivent.


Paul Éluard

in Recueil : L'Amour la poésie


...Toute caresse toute confiance se survivent.




dimanche 4 décembre 2016

FENELON. Périclès et Alcibiade






- Mais qui est l'un et qui est l'autre ?
On reconnait Périclès mais lequel perce sous Alcibiade ?...


Périclès et Alcibiade
Périclès
Mon cher neveu, je suis bien aise de te revoir. J'ai toujours eu de l'amitié pour toi.

Alcibiade
Tu me l'as bien témoigné dès mon enfance. Mais je n'ai jamais eu tant de besoin de ton secours qu'à présent. Socrate que je viens de trouver me fait craindre les trois juges devant lesquels je vais comparaître.

Périclès
Hélas, mon cher neveu, nous ne sommes plus à Athènes. Ces trois vieillards inexorables ne comptent pour rien l'éloquence. Moi-même j'ai senti leur rigueur, et je prévois que tu n'en seras pas exempt.

Alcibiade
Quoi, n'y a-t-il pas quelque moyen pour gagner ces trois hommes ? Sont-ils insensibles à la flatterie, à la pitié, aux grâces du discours, à la poésie, à la musique, aux raisonnements subtils, au récit des grandes actions ?

Périclès
Tu sais bien que si l'éloquence avait ici quelque pouvoir, sans vanité ma condition devrait être aussi bonne que celle d'un autre. Mais on ne gagne rien ici à parler. Ces traits flatteurs qui enlevaient le peuple d'Athènes, ces tours convaincants, ces manières insinuantes qui prennent les hommes par leurs commodités et par leurs passions ne sont plus d'usage ici : les oreilles y sont bouchées et les coeurs de fer. Moi qui suis mort dans cette malheureuse guerre du Péloponnèse, je ne laisse pas d'en être puni. On devrait bien me pardonner une faute qui m'a coûté la vie, et même c'est toi qui me la fis faire.

Alcibiade
Il est vrai que je te conseillai d'engager la guerre plutôt que de rendre compte. N'est-ce pas ainsi que l'on fait toujours quand on gouverne un Etat ? On commence par soi, par sa commodité, sa réputation, son intérêt ; le public va comme il peut. Autrement quel serait le sot qui se donnerait la peine de gouverner, et de veiller nuit et jour pour faire bien dormir les autres ? Est-ce que vos juges d'ici trouvent cela mauvais ?

Périclès
Oui, si mauvais qu'après être mort de la peste dans cette maudite guerre, où je perdis la confiance du peuple, j'ai souffert ici de grands supplices pour avoir troublé la paix mal à propos. Juge par là, mon pauvre neveu, si tu en seras quitte à bon marché.

Alcibiade
Voilà de mauvaises nouvelles. Les vivants quand ils sont bien fâchés disent : «Je voudrais être mort», et moi, je dirais volontiers au contraire : «Je voudrais me porter bien».

Périclès
Oh ! tu n'es plus au temps de cette belle robe traînante de pourpre avec laquelle tu charmais toutes les femmes d'Athènes et de Sparte. Tu seras puni non seulement de ce que tu as fait, mais encore de ce que tu m'as conseillé de faire.



François de Salignac de La Mothe-Fénelon, 

dit Fénelon (1651-1715).

in Dialogues des Morts








vendredi 2 décembre 2016

Nico Rosberg. Retrait












Fatigué par les sacrifices permanents qu’exige sa carrière de pilote, l’Allemand a annoncé de façon totalement inattendue qu’il quittait la Formule 1 à 31 ans.


La saison 2017 de Formule 1 débutera en mars prochain sans son champion du monde en titre. Nico Rosberg, sacré il y a une semaine à Abu Dhabi avec Mercedes a surpris tout le monde en annonçant ce vendredi qu’il prenait sa retraite. Quelques heures avant la remise des prix FIA à Vienne, l’Allemand a créé la stupeur en expliquant longuement son choix via son compte Facebook. Une décision prise le lendemain de son sacre.

Dans ce message adressé à ses fans, Rosberg explique que l’idée d’une retraite a commencé à germer dans sa tête lors du Grand Prix du Japon alors que le titre se profilait pour lui. Une hypothèse qui a suivi son cours avant de tomber comme une évidence lundi dernier, le lendemain de son sacre. Lassé et épuisé par les sacrifices qu’exige son métier après être arrivé au sommet du sport automobile et deux saisons épuisantes où la concurrence avec Lewis Hamilton fut féroce, le pilote de 31 ans a décidé de raccrocher. «Depuis 25 ans en course, mon seul grand objectif et mon rêve était de devenir champion du monde de Formule 1. J'ai dû sacrifier beaucoup pour y arriver mais en dépit de tout ce dur travail, de la douleur et de la souffrance fut toujours mon objectif. Maintenant, j'ai gravi la montagne. Je suis arrivé au sommet et cela fait du bien. Je ressens une profonde gratitude pour tous ceux qui m'ont sur le chemin de ce titre ont soutenu et ont rendu possible», explique le champion du monde qui pense désormais à protéger sa famille, contrainte à de nombreux sacrifices.